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" Avec mes patients, je fais l'expérience de la vulnérabilité "

Corinne ANDRE religieuse auxiliatrice et médecin en région parisienne

 

                                                   

Corinne ANDRE considère son métier comme le lieu de l'incarnation de l'amour de Dieu et accompagne ses patients dans ce qu'ils traversent à cause de la maladie. Une activité qu'elle envisage aussi comme un sacrement, celui du frère.

 

Vous êtes-vous d'abord sentie appelée à être médecin ou religieuse ?

Dans les faits, j'ai d'abord été médecin, mais je crois que j'ai voulu être religieuse dès l'âge de 12 ans. Je me suis d'abord lancée dans la médecine parce que je craignais que mon entrée dans le monde religieux soit une fuite. Il me semblait que la vie religieuse était un monde en dehors du monde, ailleurs. Or, pour moi, se mettre à la suite du Christ, c'est être incarné, et j'ai trouvé dans l'exercice de la médecine le lieu de l'incarnation par excellence.

 

La médecine est-elle une vocation pour vous ?

Oui, je crois que le mot est juste dans le sens où la médecine est pour moi un lieu d'accompagnement de personnes en souffrance pour qui se pose parfois la question de la présence de Dieu et du sens de ce qu'elles vivent. Des questions qui surgissent souvent dans des circonstances négatives, mais qui viennent interroger ma foi et les raisons pour lesquelles j'ai choisi d'être là.

 

Prendre soin de ceux qui sont malades est une façon pour vous de répondre à cette question ?

L'incarnation passe par le corps et il ne raconte pas d'histoires. Lorsqu'il dysfonctionne, il faut se demander si c'est uniquement la machine qui a un problème ou si c'est au-delà de ça. Un médecin généraliste est régulièrement confronté à ce type de question. Personnellement, je me la pose souvent face à des pathologies très graves, mais aussi face à des petites pathologies bénignes et répétées. Que signifie la venue dans mon cabinet d'un patient qui se plaint d'un mal ne nécessitant pas forcément une consultation, surtpout quand cela se répète ? Je pense qu'il faut chercher ce dont la personne a besoin, au-delà de ce qu'elle exprime.

 

Dans quel cadre excercez-vous votre profession ?

J'exerce une médecine libérale. J'ai toujours exercé dans un cabinet privé, parfois seule, mais le plus souvent associée à des collègues et dans des lieux où l'on rencontre une grande mixité sociale. Un cabinet médical est ouvert à tous ; n'importe qui peut en pousser la porte et l'on ne choisit pas ses patients. C'est très important pour moi.

 

Considérez-vous que le médecin a un rôle social à jouer dans la société ?

Absolument ! Certains ne sont pas d'accord avec cette idée mais, pour moi, le médecin généraliste reste le plus proche des praticiens. Cela se fait de moins en moins, mais c'est lui qui va parfois au domicile des patients et peut se rendre compte de la situation réelle des personnes. Pour moi, le rôle social du médecin est évident. On parle beaucoup de l'accès aux soins aujourd'hui et je pense que les générations sont sensibilisées à cette question.

 

Comment appréhendez-vous la souffrance, la fragilité et l'angoisse dans laquelle vos patients se trouvent parfois ?

Avec mes patients, je fais l'expérience de la vulnérabilité. En tant que médecin, il est nécessaire de l'affronter et d'admettre parfois notre impuissance. Quand on est soignant, on y est immanquablement renvoyé, mais en tant que croyante, être là, même impuissante, c'est une forme d'amour. Le médecin et le patient sont face à la question du sens de la souffrance. C'est pourquoi il est important de " marcher avec ". Je vois cette présence comme un ministère d'amour ou de charité, être là avec tout ce que l'on peut d'efficacité. Et quand on ne peut plus être efficace, ne pas abandonner la relation humaine et fraternelle qui a été tissée et marcher ensemble, jusqu'au bout. C'est ainsi que Dieu agit avec nous et c'est l'expérience de la gratuité de l'amour de Dieu qui peut se vivre là, à travers la fraternité.

 

Jusqu'où va votre disponibilité pour vos patients ?

J'essaie d'être disponible, en particulier dans les accompagnements de fin de vie ou des accompagnements psychologiques ou psychiatriques difficiles. Dans ces cas-là, les personnes ont mon numéro de téléphone professionnel - jamais personnel car il ne faut pas tout mélanger - je leur dis : " N'hésitez pas à m'appeler. "

 

Vos patients savent-ils que vous êtes consacrée ?

Certains le savent mais, dans le cadre où j'exerce, je n'ai pas vraiment de raison d'en parler. Peut-être que le non-abandon est pour moi une forme de témoignage. Mais si l'occasion se présente, j'aime pouvoir le dire, parce que c'est mon identité. De plus, il arrive que des gens posent des questions sur ma vie privée, qu'ils essaient de savoir...Alors je le dis. Certaines réactions sont étonnantes ! Une dame a éclaté de rire : elle était sûre que je plaisantais ! (Rires). Certains patients sont très intéressés, d'autres y sont totalement indifférents. Ce qu'ils viennent chercher avant tout c'est une écoute, des compétences et du professionnalisme.

 

Avez-vous fait le choix des religieuses auxiliatrices pour pouvoir continuer à être médecin ?

Pas du tout. Quand je suis entrée dans la vie religieuse, j'étais persuadée que c'en était fini de la médecine pour moi.J'étais prête à quitter ce métier et puis, au fil du discernement, je l'ai à nouveau perçu comme une activité qui me permettait d'être à la suite du Christ. J'en ai été très heureuse et j'en suis encore étonnée ! J'avais une idée toute faite sur la vie religieuse, persuadée que je devais tout laisser derrière moi. Finalement, ce n'est pas ce qui m'a été demandé et cela me conduit à répondre à la question : " Quel est ton Dieu à toi ? "

Je pense qu'une unité se construit en moi autour de ces deux aspects de ma vie car ils sont un lieu de présence de Dieu. Ce métier est une chance pour les rencontres et la manière d'être avec les gens, et cela donne du sens à toute activité humaine où Dieu est présent.

 

Quel est le charisme des religieuses auxiliatrices ?

L'intuition d'origine d'Eugénie Smet, notre fondatrice, était de prier pour les âmes du purgatoire. Elle était très préoccupée par ces âmes en attente de voir Dieu. Nous essayons de vivre ce charisme aujourd'hui en accompagnant les personnes dans toutes les traversées qu'elles ont à vivre, dans les passages douloureux de l'existence. Au XIXe siècle, on considérait le purgatoire comme un lieu de passage pour aller vers Dieu. Il s'agit pour nous, aujourd'hui, d'aider l'homme à atteindre le but de sa création, qui est la vision de Dieu. Nous nous sentons concernées par toutes les traversées humaines.

 

D'après vous, qu'est ce que les sacrements représentent pour les malades qui les reçoivent ?

Généralement, le sacrement est demandé par quelqu'un qui a la foi et pour qui il représente une relation avec Dieu, une expérience de Dieu et une expérience ecclésiale. Ces dernières années, j'ai accompagné beaucoup de soeurs âgées et j'ai été frappée par " l'efficacité " du sacrement qu'elles recevaient, spécialement par le sacrement des malades. Elles entraient dans une sorte de paix et faisaient une expérience de la vie en Eglise. Il s'agit là encore de fraternité et de filiation. Nous sommes des enfants de Dieu et le sacrement agit. Dans le sacrement, Dieu fait ce qu'il dit. C'est pourquoi les soeurs ont le désir de se mettre entre ses mains, de s'abandonner à lui, de tout remettre pour recevoir la vie, la seule qui compte vraiment pour elle, la vie en Dieu. Mais il me semble que dans mon métier, il y a aussi quelque chose de ce qu'un théologien a appelé " le sacrement du frère ".

                                                                                  Propos recueillis par Véronique Alzieu ( signes aujourd'hui n° 240 )