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Jubilé sacerdotal de l'abbé Jean CASANAVE

 

Quand les nouveaux responsables du service ont décidé de fêter les trente ans de son existence, je leur ai proposé d’y ajouter  l’action de grâces pour mon jubilé sacerdotal.  Dans mon esprit, il n’y avait ni amalgame, ni confusion. L’Eglise, vous le savez,  répond à trois missions : célébrer en priant, enseigner en annonçant, servir en aimant. Ce sont ces missions qui sont essentielles et qui sont appelées à durer car elles appartiennent au Christ. Ceux qui en ont la charge, quelle que soit leur longévité, n’en sont que les serviteurs secondaires. C’est donc la mission d’enseigner, d’approfondir l’intelligence de la Foi, qu’il fallait d’abord honorer aujourd’hui et c’est ce que nous avons fait.

 

J’ai été tenté, au terme de ce trop long mandat, de vous exprimer ici mes sincères remerciements. Ma mémoire de plus en plus défaillante m’aurait fait commettre de fâcheux oublis. Je les aurais amèrement regrettés.  Je vous prive, donc, d’entendre votre nom figurer dans une litanie qui aurait été interminable. Qu’il me suffise de vous dire que s’il y a eu un bénéficiaire de ces années de formation, ce fut moi. Je n’ai fait que vous rendre ce que vous m’avez donné.

 

J’ai également hésité à dresser devant vous une sorte de bilan des trente années du service de la formation des fidèles laïcs. Mais je me suis souvenu qu’un certain David avait tenté de  faire pareille chose sous la forme d’un recensement. Cela n’avait pas été trop apprécié en Haut Lieu. Alors laissons donc cet exercice comptable à Celui qui sonde les « reins et les cœurs ».

 

Ceci dit, je vous parlerai tout simplement de la vigne. Je dois être, avec mon frère, le seul prêtre du diocèse propriétaire  d’une vigne certes très modeste  mais d’autant plus choyée.  Les digressions qui vont suivre sur ce seul mot de l’ Evangile de ce jour n’ont rien à voir avec un commentaire sérieux du texte évangélique. Mais peut-être consentirez-vous à les qualifier de paraboliques !

 

 J’ai reçu la gestion de plusieurs champs d’apostolat durant ces 50 ans. Vous en trouverez quelques  détails dans le livre qui vous est proposé. Je m’arrêterais sur cette vigne qui m’ouvrit sa clôture en 1989. Elle était née, deux ans plus tôt, de l’intuition de Mgr Molères, et, je le crois bien volontiers, de l’action de l’Esprit Saint. Elle avait été confiée  à Arnaud Irola qui en avait planté les premiers pieds et enfoncés les tuteurs avec toute la puissance de sa force basque. Les débuts furent citadins. La taille était fine et élégante, on dirait aujourd’hui, personnalisée. Elle donnait déjà un vin délicat, adapté à de futurs « envoyés en mission paroissiale».

 Nommé aussitôt après, au service de cette vigne, je constatais que ses sarments se trouvaient déjà à l’étroit dans la cité paloise et qu’ils avaient besoin du grand air de la campagne pour prendre toute leur envergure. C’est ainsi que pendant des années et des années de nombreuses parcelles du même cépage ont offert leurs rangées sagement ordonnés au soleil de tous les cantons du Béarn.

 

Mais il fallait des ouvriers pour la terre. Il n’y en avait guère sur le bord du chemin à attendre une éventuelle embauche. Alors ce furent mes vieux compagnons, les curés ruraux déjà surchargés, qui les premiers, prirent la pelle et la pioche. Et lorsque je m’étonnais auprès de l’un deux de voir plusieurs dizaines de ceps bien fournis dans sa salle paroissiale, et cela chaque mois pendant six ans, il me répondait :  « Je prépare la cuvée de demain ». Mon ami Paul Mariette, s’avérait à la fois pragmatique et prophétique.

 Pendant ce temps, que devenait la vigne mère, la vigne paloise ? Elle répondait joyeusement au chant du Bien Aimé pour sa vigne. Elle devenait plantureuse, au point que les prêtres palois, ouvriers zélés du Maître propriétaire, se soucièrent de ne point trop laisser vagabonder les sarments et que les Pères de Betharram lui apportèrent quelques compléments nutritifs indispensables à son développement.

 

Mais le vignoble voyait venir le temps des méchantes brumes matinales, des tavelures disgracieuses, de la lèpre de l’oïdium,  des frelons asiatiques et que sais-je encore. Pour écarter le danger, il fallait régénérer le cépage et chercher de nouveaux greffons. Et devinez où ? Dans le Nord de la France. Ces rudes contrées avaient su adapter des plants qui venaient tout droit  du Pays des petits fils de Noé, des  fils de Débora et du malheureux Naboth. Cette même église St Pierre, se remplit plusieurs fois de 500 sarments béarnais venus bénéficier d’un traitement de fond dispensé par Jacques Bernard, ( Maître et frère Jacques !) l’exégète de Lille et le créateur d’une vigne internationale appelée Mess’aje. L’action fut bénéfique. Une valeureuse équipe vint seconder la butineuse Tarsila et s’attela jusqu’à ce jour au soin du cru local. Le travail se diversifia au gré des circonstances et des compétences de chacun. Le programme s’adapta de plus en plus aux besoins des identités des terroirs paroissiaux et aux consignes de la vigne catholique et romaine. Des œnologues spécialisés vinrent nous faire bénéficier de  leurs talents et de leurs recherches et apportèrent un « plus » bien apprécié.

 

 Aujourd’hui, la question se pose pour nous, mes amis, vous qui avez partagé le poids des ans et des jours et qui avez blanchi sous le harnais, vous qui aspirez à vous reposer sous « la vigne et sous le figuier », béatitude biblique trop oubliée : Qu’avons-nous fait de cette vigne ?

 Certes, vous avez  bien des fois entendu, comme moi, de belles grappes argentées vous dire comme en confidence : «  Enfin, je peux donner aux plus jeunes de ma famille qui me demandent de justifier de ma Foi, du bon jus, du vrai vin, celui qui « fortifie le corps des hommes et réjouit le cœur de Dieu », au lieu de leur servir cette piquette rance trop longtemps vieillie dans mes tonneaux usés » ; et entendre cela vous a comblés de gratitude envers le divin Propriétaire.

 

 Mais nous constatons aussi, avec un peu d’inquiétude, que les rangées bien  ordonnées se sont éparpillées dans des coteaux où nous n’avons plus accès, que certaines ont pris une autonomie avant l’heure au risque de compromettre la récolte , que d’autres s’approprient le cépage et veulent en modifier la génétique ; que chacun s’emploie à  renforcer sa clôture. L’émondage et les traitements bien que nécessaires nous ont paru parfois sévères. Mais qu’importe ! Les pampres  se sont largement répandus et personne ne les empêchera de croître et d’embellir, à condition que quelqu’un en prenne soin.

 Je me rends souvent dans un coin de forêt  plantée de beaux chênes maintenant centenaires. J’ai toujours entendu dire que cet endroit s’appelait « la bigne », la vigne de notre ferme disparue. J’en ai eu la confirmation quand un jour, sous mes pieds, j’ai remarqué une liane curieuse qui rampait et prospérait. C’était une descendante de la vigne qui y croissait il y a plus de cent ans. Bernard qui chaque année vient tailler ma treille me répète : « La vigne est l’arbre le plus extraordinaire qui soit. Il n’est jamais vaincu ». Alors, mes amis confiance ! La sève remontera, les jeunes pousses sont là ; ne prenons pas trop vite le sécateur ; proposons leur un tuteur à la fois solide et souple !

 

Benoît, tu as pris le relais. Tu es en charge de cette vigne. Tu n’es pas seul, tu es bien secondé. Sache une chose : Tu ne seras jamais le vendangeur. Tu construiras, tu bineras, tu sarcleras, tu défendras, tu trembleras, tu transpireras mais tu ne récolteras pas. Un Autre vendangera !       Amen.

abbé Jean CASANAVE