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Où était Dieu durant le tremblement de terre ?

 

                          

 

 

"Dieu n’a pas fait la mort ; il n’éprouve pas de joie quand périssent les vivants ; il crée toutes choses pour qu’elles existent." Ainsi s’exprime le Livre de la Sagesse en 1,13-14, et le Nouveau Testament donnera tout son sens à cette intuition fondamentale. Ainsi le Christ, en qui Dieu se révèle, se présentera comme un thérapeute, l’ennemi de ce qui fait mal aux hommes, guérissant toute maladie et toute infirmité. Paul le répétera avec d’autres mots : Jésus est élevé au-dessus de toute puissance et domination qui nous est contraire, et le "dernier ennemi qu’il détruit, c’est la mort" (1 Corinthiens 15,24-25). Si bien que Paul peut chanter, à la fin de ce chapitre 15 : "La mort a été engloutie dans sa propre victoire. Ô mort, où est ta victoire ? Où est ton dard mortel ?"
Nous reparlerons de cette victoire sur la mort. Pour l’instant prenons en compte cette certitude qui commande toute l’image que nous nous faisons de Dieu : Dieu n’est impliqué dans aucune des causes de notre souffrance et de notre mort. Il est "innocent" de tout ce qui nous fait mal. Répétons-le : pas seulement innocent, mais ennemi de nos malheurs, comme le révèlent les actes du Christ.
Pourquoi revenir sur cette conviction, si souvent expliquée dans cette revue ? C’est que les événements qui jalonnent notre histoire peuvent troubler nos certitudes et nous inviter à renouveler nos réflexions. Ainsi pour les tremblements de terre qui ont frappé le Japon et l'Equateur en avril 2016 : comment croire encore à la présence active d’un Dieu que nous disons Amour et Tout-Puissant ?

 Nos malheurs ne sont ni des punitions ni des épreuves

La question n’est pas neuve : elle hante bon nombre de Psaumes ; on la retrouve tout au long du Livre de Job ; elle prend des accents nouveaux dans Qohélèt. Cependant la Bible ne conclut jamais : "il n’y a donc pas de Dieu" ; elle reste devant la question, le mystère, et la conclusion de Job se résume par une invitation à ne pas chercher à comprendre. Pas encore : il faudra pour cela attendre le Christ ; et la réponse qu’il donnera en donnant sa vie même est si difficile à admettre qu’elle n’a pas encore pénétré nos mentalités. Pourquoi la souffrance et la mort ?
Je n’en retiendrai que deux explications classiques : la souffrance est une punition et la souffrance est une épreuve. Elles ne sont pas sans références bibliques, ce qui montre bien que nos Livres sont comme les étapes provisoires sur un long chemin vers la vérité, chemin qui prend en compte et nous fait dépasser toutes nos illusions sur celui que nous appelons Dieu. Comme il se doit, le dernier mot ne sera donné qu’à la fin, quand "l’agneau qui a été immolé" (le Christ en sa Pâque) sera seul digne de briser les sept sceaux du Livre pour en dévoiler le sens (Apocalypse 5).
Les hommes de la Bible ont d’abord pensé que nos malheurs étaient des punitions pour nos fautes, en raison d’une justice divine qui exigeait d’être satisfaite. Le Livre de Job s’insurge devant cette langue de bois : voici un juste, un innocent (Job), qui connaît le sort qui devrait être réservé aux coupables. Cette souffrance n’est donc pas une punition ; et sur ce point Dieu donne raison à Job (42,7). Cependant le mystère reste entier. On peut verser à ce dossier Luc 13,1-5, où Jésus explique que les Galiléens massacrés par Pilate n’étaient pas plus coupables que les autres, et que les gens écrasés par la chute de la tour de Siloé n’étaient pas plus pécheurs que les autres habitants de Jérusalem. Texte intéressant, car nous y trouvons un malheur provenant de la liberté humaine (la décision de Pilate) et un malheur provenant de circonstances imprévisibles (la chute de la tour). Les camps de la mort et le raz-de-marée. Citons encore Jean 9,1-3 où la cécité de l’aveugle-né n’est imputable ni à des fautes de sa part, ni à des fautes de ses parents. Donc, pas de vengeance divine.

 Alors, nos malheurs seraient-ils des épreuves envoyées par Dieu ?

Ce thème se rencontre jusque dans le Nouveau Testament. Dieu nous ferait souffrir pour mesurer notre foi, pour voir ce qui se cache au fond de nous-mêmes. Pour faire court, remarquons simplement deux choses. D’abord, si épreuve il y a, elle ne va jamais jusqu’à la mort ; elle est pédagogique et doit favoriser une croissance. Ensuite, ce qui éprouve l’homme est moins le malheur que le don reçu. Ainsi la manne, en Exode 16, est présentée comme "pain de l’épreuve". Disons que tout ce qui nous arrive nous éprouve, nous permet de mesurer notre foi, notre espérance, notre amour, mais cela n’implique nullement que ce qui nous éprouve ainsi soit "envoyé par Dieu".
Ces explications du malheur reposent sur la fiction d’un Dieu déterminant tout ce qui se passe dans nos vies, d’un Dieu qui fait l’histoire. Nous ne reviendrons pas sur la critique de cette conception infantile de la « Provi­dence ». La question reste donc entière : d’où viennent les maux que nous subissons ?

 Dans un univers de conflits

La Bible, très souvent, fait état d’un lien étroit entre le malheur et le péché. Allons-nous retomber dans le mythe du malheur punition ? Pas forcément, bien que nos textes frôlent parfois cette explication insoutenable. Pour comprendre le lien entre malheur et péché, il faut relire les trois premiers chapitres de la Genèse. Ce qui sort des mains de Dieu est un univers pacifique. Tout le monde est végétarien : on n’a pas besoin de tuer pour vivre (ch. 1). Les animaux sont soumis à l’homme puisque celui-ci leur donne un nom. La nature est bienveillante ; elle donne ses fruits sans problème. Survient le péché, présenté comme un soupçon, une défiance vis-à-vis de la puissance qui nous fait être. Du coup nous entrons dans un univers de conflit. Passons sur les détails et remarquons seulement que l’humanité créée par Dieu est une comme Dieu est Un. Unité d’amour : elle résulte de l’appartenance réciproque de l’homme et de la femme. Quand la défiance s’installe, l’unité se défait, l’être humain se déchire : "Chair de ma chair et os de mes os" devient "celle que tu m’as donnée pour compagne", formule qui accuse à la fois la femme et Dieu, autant dire l’Autre. Le conflit homme-femme aboutit à la domination de celui-là sur celle-ci, domination qui n’exclut pas le désir mais que l’auteur biblique constate dans la société où il vit et qu’il attribue au péché (3,16). Au conflit homme-femme s’ajoute le conflit homme-nature : la terre deviendra un désert producteur d’épines et de ronces ; le travail sera pénible et la terre finira par reprendre à l’homme sa vie.
Au chapitre 4 surgit un autre conflit, celui qui oppose l’homme à l’homme. Caïn et Abel inaugurent la série de toutes les violences fratricides qui jalonnent la Bible. Jusqu’à la figure finale de l’hostilité juif-païen, qui ne trouvera sa solution que dans le Christ "notre paix", quand les antagonistes ne feront plus qu’un seul peuple. Paul écrira : il n’y a plus ni juif ni grec ; ni homme ni femme. En Romains 8,19-22, la nature attend elle aussi, dans les douleurs d’un enfantement, l’heure de sa réconciliation. Jusque-là, nous ne pouvons pas compter sur une totale bienveillance ni de la part des hommes, ni de la part de la nature. Répétons que ce divorce entre les hommes et leur environnement n’est pas, pour la Bible, une sanction divine. Il est le fruit vénéneux d’un désaccord fondamental entre notre liberté et notre vérité.

 Et Dieu, dans tout cela ?

Il est toujours la puissance de création qui nous habite, mais qui ne peut aboutir sans notre acquiescement. Tout est bâti sur la logique de l’alliance, et c’est par nous que peut s’exercer la puissance divine. Dieu ne veut ni ne permet les catastrophes qui nous frappent. Elles se produisent à la fois contre lui et contre nous. À la croix, nous apprenons qu’il n’est pas l’auteur mais la victime de notre mal. Où se trouvait Dieu quand les tremblements de terre se sont déclenchés ? Bien sûr, dans les victimes du séisme.
Reste la question du "pourquoi". Pourquoi la défiance humaine empoisonne-t-elle l’univers entier avec une sorte d’effet rétroactif qui lui fait porter ses fruits avant même l’apparition de l’homme ? On répondra que la création entière, depuis le premier élément, est de l’humain en projet. Fort bien, mais pourquoi ? Et pourquoi le mal ?
La vieille doctrine du péché originel n’est plus soutenable. Genèse 3 ne nous raconte pas l’aventure de nos "premiers parents" mais, en langage mythique, un refus qui se retrouve dans tous les hommes de tous les temps. C’est le "vieil homme" dont parle Paul, l’homme duquel nous partons pour accéder à une véritable humanité. Relisons 1 Corinthiens 15,44-49. En route vers le nouvel homme, l’homme de la création achevée, toutes nos souffrances deviennent douleurs d’enfantement.

 Personne n’a pu répondre de façon satisfaisante au problème du mal.

Peut-être sommes-nous ici devant l’arbre du bon et du mauvais dont le fruit nous est inaccessible et interdit. Le Christ n’en donne aucune explication. Certes, en Romains 5,12-19, Paul relie le mal au péché d’Adam, mais dès le verset 14 nous lisons qu’Adam n’est qu’une "figure" de celui qui devait venir, le Christ. Si nos textes ne nous disent pas d’où viennent nos malheurs, ils nous révèlent qu’ils affectent Dieu en premier lieu et qu’il vient partager avec nous le sort qu’on a cru longtemps réservé aux coupables. Nous apprenons que nous ne sommes pas seuls sur les chemins, souvent douloureux, que la vie nous impose. "Dieu avec nous", jusque sur nos croix, tel est le message. Cette expression encadre d’ailleurs l’évangile selon Matthieu (1,23 et 28,20.) Cependant Dieu ne se contente pas d’être avec nous dans le pire : il nous y rejoint pour nous en faire sortir. Il descend dans nos enfers pour nous ouvrir un passage vers la vie. Si bien que "Dieu avec nous" s’accomplit dans "nous avec Dieu".

Marcel Domergue