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La PMA en questions

 

L'aide médicale à la procréation pose de nombreuses questions à la société et l’Église. Une réflexion d'Anne Mortureux, psychologue à l'hôpital St-Vincent de Paul (Paris). 

 

L’infertilité se vit comme une blessure, qui remet en cause l’identité et parfois l’existence de l’individu ; les souffrances psychiques sont, selon toutes les études, comparables à celles que vivent des personnes confrontées à des maladies graves voir létales. Aujourd’hui, l’âge de la mère au premier enfant va croissant, les transformations de nos modes de vie ont un impact sur notre fécondité, les taux de natalité baissent. De nombreux couples ont alors recours à l’AMP, qui s’est banalisée d’autant plus que l’accès à l’adoption est devenu au moins aussi difficile.

Ces constats invitent à s’interroger sur le regard que la société porte sur la procréation et l’accueil des enfants, sur la difficulté objective qu’ont les jeunes parents à conjuguer début de carrière et arrivée des enfants et enfin sur la famille dont on ne sait plus si elle est considérée comme un pilier ou un poids pour la société.

C’est dans ce cadre que j’exerce, et qu’au quotidien j’écoute des couples pris en charge dans un service d’AMP. Leurs questions sont variées, liées aux parcours médicaux, à leur souffrance, à l’injustice ressentie. J’entends la colère, la honte, la tristesse mais aussi le sentiment d’avoir été floué par une société qui affirme « un bébé quand je veux », sans tenir compte de l’âge, ni des traitements parfois incertains pour que l’enfant advienne.

Il est souvent question du désir d’enfant : cela semble si simple. Mais nous savons combien est complexe ce désir, fruit d’une histoire personnelle elle-même infiltré par des enjeux transgénérationnels, et qui, de plus, ici s’articule avec le désir de l’autre – ou son absence de désir.  Ce désir est associé le plus souvent à un projet, élaboré à partir de valeurs et d’idéaux d’une famille ou d’un groupe social, qui peut devenir besoin quasi viscéral. S’exprime parfois même un désir de grossesse dont l’enfant semble absent. Me traverse alors l’esprit la question de la place de l’enfant rêvé, imaginaire ou bien réel, chez cette femme, cet homme, ce couple?

Or, quand la demande du couple croise l’offre de la technique médicale, bien souvent leurs questionnements cèdent la place à l’action. Mais est-il bien raisonnable, quand il n’y pas urgence, de ne pas prendre le temps de travailler ces questions délicates ? Et  nous-mêmes, pris dans le souhait de mettre fin à la souffrance du couple infertile arrivons-nous à honorer ces interrogations ?

La question difficile posée aux équipes et à la société est celle-ci : quand faut-il dire non ? Est-il légitime d’aider un couple dont le désir d’enfant est d’abord et surtout le désir d’insertion dans sa communauté ? De prendre en charge un couple où l’un des deux – en général le père – à une espérance de vie très réduite ? Un couple dont l’un des deux n’a jamais accès à la parole lors des entretiens, ou encore lorsque l’un des deux dit clairement n’avoir aucun désir d’enfant mais être là pour son conjoint/compagnon ? Qui décide ? Et de quelle autorité ?

Cela est d’autant plus difficile à trancher que l’on ne peut qu’être affecté - sur le plan conscient mais aussi en résonance plus silencieuse avec sa propre histoire - par les blessures que portent ces couples en mal d’enfant. Le cadre institutionnel est d’un grand recours, fixant par exemple des limites d’âges pour les femmes – mais pas pour les hommes, alors que la question se pose. Mais quid des situations limites, ou encore des pratiques interdites chez nous, possibles ailleurs … N’est–on pas dans une certaine hypocrisie lorsqu’on demande aux médecins de ne pas les évoquer, alors qu’un tour sur internet permet d’avoir des adresses précises de cliniques en attente de patients ?

Dans notre contexte de crise sociétale, l’assistance médicale à la procréation se trouve portée au devant de la scène politique et sociale. Se pose la question de l’anonymat du donneur dans le cadre du don de gamètes. On vit ici  un rapport très ambivalent au secret : le donneur est anonyme – notamment pour garantir l’activité -,  mais nous insistons sur l’importance de ne pas garder ce secret pour l’enfant … « Dire ou ne pas dire ? » me demandent les couples, avec le souci de protéger l’enfant à venir mais aussi leur propre insertion sociale, familiale, amicale. Ces inquiétudes viennent rappeler que le don n’est pas une pratique anodine : il fait venir au monde des enfants dont les parents sont « stériles » et  pose la question du tiers et sa place imaginaire et réelle dans le couple.

Abordons aussi les questions d’une AMP pour les  couples homosexuels. S’il est  légitime d’affirmer leur désir d’enfant et de chercher à le combler, on ne peut ignorer la question des conséquences sur l’enfant à naitre, et son éventuelle réification. Comment donner voix à ce désir ? Devant un tel enjeu, la prudence ne serait-elle pas de mise ? Certes des histoires singulières peuvent inviter à plaider pour l’accès, mais ici la société est convoquée dans une vision plus large, afin de garantir le respect des principes du soin et des personnes. Tant qu’on estimera « facho » ou « conservateur » de refuser la PMA ou encore « dangereux » et « illégitime » de l’accepter, l’idéologie prend le pas sur l’intelligence. Par contre, sortir des idéologies sans angélisme – et donc sans oublier la question financière, y compris de pratiques à l’étranger -  doit permettre d’avancer, sans confondre égalité et uniformité. Sur ce terrain le législateur est confronté à l’éthique, et on ne peut que s’interroger sur la fragilité des moyens donnés pour nourrir et guider un débat pourtant nécessaire.

D’autres questions difficiles nous sont déjà posées : la conservation des ovocytes des jeunes femmes afin de préserver leur fertilité ultérieure, la gestation pour autrui… L’AMP appelle ainsi  à inventer de nouveaux repères ; et voici qu’apparaissent des sentiments d’illusoire toute-puissance ou encore de craintes sclérosantes devant tant de possibles.  Comment allons –nous, tous, assumer ces questions, sans frilosité mais avec le souci de ce qui fait notre humanité, et ce dans une société portée par des systèmes de valeurs pluriels, parfois antagonistes ?

Enfin, on pourrait questionner les modalités de prise en charge financière de l’AMP en France, alors que nous bataillons pour équilibrer un système de santé mis à mal. Ces questions touchent aux fondements de l’organisation de notre système de soins, mais aussi à la représentation que nous avons de la paternité et de la maternité.

Dans des rêves utopiques où tout serait possible, l’AMP nous rappelle que l’arrivée d’un enfant passe par le corps - et ses limites bien réelles. Les interrogations qu’elle suscite aujourd’hui nous invitent à trouver des instruments pour faire face aux défis – et progrès - inimaginables que les avancées scientifiques n’ont pas fini d’engendrer. Elle provoque aussi l’Eglise à une réflexion sur ces pratiques qui ne cessent d‘évoluer. Peut-elle continuer à considérer de la même façon des pratiques peu invasives, la PMA intraconjugale, le don ? Que dit-elle aux enfants nés grâce à cela ? Et à leurs parents ?

Voilà ce qui peut m’habiter en consultation certains jours…