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« Je suis malade : appelé à servir mes frères » !

 
 

Le thème du service dans le cas spécifique de la maladie apparaît à mes yeux une difficulté majeure. Le traiter exige, me semble-t-il plus que de l’habileté, plus que de la prudence ! Et quand bien même on est personnellement touché en tant que malade, penser, au nom des autres, relève de la prétention. Aussi ai-je conscience, toute pudeur gardée, que le sujet demande d’abord beaucoup de considération. La situation unique de chaque personne malade mérite tant de respect. En situation de maladie, y a-t-il encore place pour un appel particulier mis à part bien entendu les soins, l’attention et les différents services auxquels toute personne malade a naturellement droit ? Du reste, quelle est la légitimité de cet appel ? C’est déjà difficile pour des personnes bien portantes ou valides de servir à plus forte raison quand on est malade. On pense souvent le servir dans le sens unique des bien portants vers les personnes malades et si la réciproque était aussi vraie ? Mais comment servir pendant qu’on est soi-même asservi ? Comment penser aux autres quand on est soi-même dans la confusion ? Que donner alors qu’on est en train de tout perdre, quand la maladie me retire progressivement les capacités physiques, intellectuelles et morales ? Comment offrir quand on est soi-même démuni, sans ressource ? Pour autant, veut-on donner raison au malade luimême acculé dans son infirmité de s’estimer inutile, bon à rien ? Pire ! Lui accorderait-on de penser un seul instant d’être une charge dont la société aurait pu se passer ? Le pousserait-on à la conviction selon laquelle il n’a plus raison d’exister ? Je propose donc d’examiner cette difficulté exprimée à travers ces questionnements en partant de l’expérience bien entendue personnelle avec l’idée que la maladie qui traduit si bien la misère de notre condition, vécue pour la plupart des hommes comme moment de profond bouleversement, peut être aussi reçue et vécue avec beaucoup de fécondité.

 

. « Je suis malade » On peut parler de la maladie de deux façons : en étant en dehors comme le fait le médecin ou comme vivent les proches et les bien portants ou encore en étant dedans en tant que malade soi-même. Ce dernier cas s’applique à mes propos. Je parle du fond de mes incertitudes mais aussi animé de l’espérance avec le risque de manquer de distance d’une part et d’autre part de confisquer la parole à des milliers d’hommes et de femmes qui sont dans les hôpitaux, maisons spécialisées ou à domicile. Néanmoins, l’important est de voir dans cette prise de parole comme une manière directe de servir et de répondre déjà à la difficulté évoquée plus haut. Je propose d’abord quelques distinctions qui permettront de situer la maladie à l’intérieur de la condition du vivant et partant de l’homme lui-même avant d’identifier la gamme de maladies à l’intérieur desquelles se focalise mon propos.  Je suis malade mais je ne suis pas la maladie. Je ne suis pas réduit à un organe malade de mon corps. Il n’y a pas de maladie à l’hôpital mais des personnes malades. C’est important de dissiper cette confusion d’une évidence élémentaire afin de montrer que, malgré la situation complexe de la maladie on garde pourtant sa lucidité, mieux, son autonomie. Deuxièmement, si je considère le « Je suis » non pas comme un état définitif mais un processus auquel je peux mettre fin par des soins appropriés, bien entendu quand il s’agit de maladie qu’on peut soigner, alors je me projette sur une perspective d’espérance. Ce faisant, le chemin de  guérison devient possible de sorte qu’un jour je puis dire : je vais mieux ou alors je ne suis plus malade. Dans ce sens, la maladie n’est plus une fatalité insurmontable ; elle est plutôt une occasion d’aller de l’avent. Troisièmement si on considère que la vie est un processus dans lequel quelque chose est appelé à naître, à grandir et à mourir, alors la maladie s’inscrit dans cette dynamique en tant qu’elle ralentit ou accélère ce processus.  Cela rappelle constamment que le vivant est un être qui a un début et une fin : c’est bien cela le problème de la finitude, d’inscrire des limites au cœur de l’existence. Rapportée à l’homme, la finitude signe l’expression de sa vulnérabilité. L’homme, être fini rêve pourtant d’infini que la maladie vient en quelque sorte briser. Dès lors, la maladie entraîne paradoxalement à la fois le processus de la croissance et de la décroissance, croissance vers l’infini et décroissance vers le fini. Après sa chute au championnat du monde d’athlétisme de Londres, Usain Bolt reconnaît cette finitude dans une déclaration pleine de sagesse : « le monde entier savait que j’étais l’homme le plus rapide de la planète mais aujourd’hui il apprend que j’étais aussi l’homme le plus fragile ». Tout change quand on prend conscience de cette condition limitée.  Personnellement avant que je ne tombe malade, le milieu hospitalier m’était étranger. Et sans doute, je suis devenu plus modeste et plus fort dans mon combat à partir du moment où j’ai pris conscience que la fragilité fait partie de ma nature. Mais je dois dire que j’ai mis du temps à regarder de nouveau un match de rugby. Pourquoi ? Parce que l’image d’athlètes au physique parfait et resplendissant de santé que reflètent les joueurs de cette discipline me renvoyait à un monde auquel je n’avais plus accès. Résumé : Je suis malade mais je ne suis pas la maladie, laquelle est l’une des expressions de ma fragilité et donc de ma finitude. « Je suis malade », mais de quelle maladie ? La question se pose parce que de la nature de maladie dépend le type de service possible à rendre. Le vivant offre une palette de maladies à 
  
l’image de sa complexité. Quand je parle de maladie, j’entends les petites incommodités passagères liées souvent aux saisons (rhumes, fièvres, allergies et que sais-je encore ?), les petits bobos liés aussi aux âges de la vie, conséquences de la croissance ou de la décroissance. La belle mère de Pierre dans l’évangile se met à servir les disciples, la fièvre partie (Mc I, 2931).  J’entends également les atteintes sérieuses du corps dont on ne vient à bout qu’avec un traitement conséquent. Ce sont des attaques au cours desquelles la vie peut être mise en danger. Il s’agit aussi de maladies handicapantes à la naissance ou résultant d’événements fortuits de la vie. Ici les forces vitales prennent un sérieux coup, en revanche elles n’empêchent pas la personne malade de mener sa vie, quoique diminuée. Je pense à l’émouvante vie de Denise Legrix racontée dans Née comme ça : une femme exceptionnelle sans aucun membre qui a donné des spectacles dans toute la France et a peint de très beaux tableaux.  Et puis, il y a les maladies chroniques, souvent orphelines : les personnes affectées en espèrent de temps en temps un répit dans l’évolution de la maladie qui les accompagne pour une bonne partie sinon tout le reste de la vie. Je note encore les maladies graves souvent foudroyantes tels certains cancers ou les accidents qui engagent le pronostic vital. Pris dans une course contre la montre entre les séances de chimio et autres thérapies de choc, les patients de ce type de maladie, s’ils peuvent s’en sortir, disposent néanmoins de peu de temps pour un éventuel engagement dans le service.  Enfin, il y a le handicap mental. Jean Vanier appelle « l’humilié de la vie » la personne qui en est atteinte. Les stigmates qu’elle porte, montrent bien combien son corps est une incarnation de la vulnérabilité. Bloquée dans les ténèbres du mal, elle ne peut strictement rien faire, rien dire sinon crier son humiliation à qui veut l’entendre. Pour ma part, j’ai une hépatite auto-immune demandant une surveillance rapprochée, j’arrive tout de même à vivre normalement malgré les incommodités constantes.  A ces maladies d’ordre somatique, j’ajourerai les maladies d’origine psychique : elles sont bien insidieuses, les maladies de l’âme ! Je citerai en passant la dépression, les troubles psychiatriques, les formes de dépendances, les fatigues et les souffrances morales. En somme, quand le malade parle de sa maladie, il crie sa souffrance mais aussi son espérance. Et pour les bien portants (personnels soignants, proches et autres), rencontrer la personne malade ne se résume pas seulement à une assistance. Il y a un véritable apprentissage d’humanité qui se fait et qu’Alfred de Musset (1810-1857) dans la nuit d’octobre résume dans son sublime 
  
vers : « (Et) nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert ! » La maladie se révèle donc être comme une école de vie.  Beaucoup souvent préoccupés par d’autres soucis que la santé, découvrent à l’occasion de leur maladie ou celle des autres la valeur inestimable de la vie et en viennent à confesser avec André Gide : « La vie ne vaut rien mais rien ne vaut la vie ». Elle ne vaut rien parce que si fragile, elle tient à peu de chose et pourtant rien ne vaut la vie parce qu’on ne peut l’acheter même avec tout l’or du monde. Encore fallait-il approcher le malade ou souffrir soi-même pour en mesurer le prix ? 
 
  « Je suis malade : appelé à servir » Comme nous venons de voir, sans avoir rien fait, la personne malade peut occasionner une conduite préventive chez la personne bien portante. Ce service est cependant non voulu. Tout autre est la vocation du malade à servir que j’appellerai la vocation à la diaconie. Que demande-t-on à un malade, qu’attend-on encore de sa part ? Comment comprendre cet appel à la diaconie ? Dans un appel, il y a toujours une relation qui engage deux partenaires, l’appelant et l’appelé.  En situation de maladie, je reçois un appel particulier d’abord dans le rapport à mon corps et ensuite dans mon rapport au monde. Il s’agit d’un appel à un regard nouveau à partir duquel il devient possible de me reconstruire. Pour ma part, je n’ai été aussi attentif à la souffrance d’autrui qu’à partir du moment où j’ai commencé moi-même à souffrir dans ma chair. Je peux dire aussi que c’est à l’aube de mes cinquante ans que j’ai appris à manger et à écouter mon corps. Dans l’appel, la maladie n’est pas considérée pour elle-même, elle s’inscrit dans le processus de la vie. Ce qui appelle ce n’est pas la maladie mais la vie elle-même et celui qui en est le créateur. C’est l’aspiration à la vie qui donne la force de lutter.  Il y a deux réponses à cet appel : face à la malade on réagit ou négativement ou positivement. La maladie conduit certains à se bloquer ; ces derniers en viennent, au lieu de servir, à s’asservir dans la révolte. Ils coupent les ponts à tout et s’enterrent dans leur peur, spécialement celle de la mort. Ils n’espèrent plus en rien. Leur vie est devenue une déchéance, pure négativité. En revanche, la maladie conduit d’autres à s’accepter, à intégrer l’imprévu dans leur quotidien en se projetant sur le chemin de l’espérance. Ces derniers arrivent à déborder de générosité, s’engageant souvent dans le service de leurs frères. Et quand ils parviennent à une maturité spirituelle, ils sont capables de faire siennes les paroles de l’apôtre Paul à l’adresse des Colossiens : « Je trouve la joie dans les souffrances que je supporte pour 

vous, car ce qu’il reste à souffrir des épreuves du Christ, je l’accomplis dans ma propre chair, pour son corps qui est l’Eglise » (Col I, 24-25). Pour ces malades en phase avec la Passion du Christ, joie et souffrances s’articulent pour devenir en quelque sorte une offrande d’eux-mêmes aux autres. Il y a une dimension maternelle de la souffrance, à l’image d’une mère qui accepte de souffrir pour son fils. Quand ils arrivent à la croissance spirituelle, des hommes et des femmes sont capables de traverser la souffrance de la maladie comme par délégation. Ils acceptent par exemple de souffrir pour la conversion des pécheurs ou pour obtenir une grâce spéciale pour quelqu’un. Dans la tradition mystique, l’ascèse contribuait à la sanctification même si les Saints savaient discerner l’ordre de la grâce de l’ordre du mérite. Résumé : il y a place dans la vie du malade pour servir ! Mais que faut-il entendre par servir, en quoi consiste la diaconie ?  La personne malade nous apprend à habiter notre humanité. L’expérience de la maladie avec les angoisses et les questionnements que cela implique n’explique pas une théorie du service, mais elle nous remet à notre place. Ce qui s’est imposé d’emblée à moi, à l’annonce de la maladie, ce n’était pas une vérité théologique, mais un réalisme pratique, ni la folie de servir mes frères, mais un refus d’entendre ce qui m’arrive. A mes yeux, ce n’était qu’à partir du moment où je me serai débarrassé de mon mal que je pourrais ensuite mieux servir. Dans la maladie, j’ai rencontré d’abord non une doctrine mais ma propre humanité. J’étais au départ dans une situation intermédiaire entre la révolte et le service de mes frères. Pour moi, il y avait  une dose de prudence à observer : éviter d’une part d’être bloqué par le mal et d’autre part d’en venir à son exaltation.  A mes yeux, le discernement s’impose quand la souffrance frappe à la porte de la spiritualité. Si elle est souvent source de révolte, la souffrance peut être aussi rédemptrice pour celui ou celle qui a franchi l’étape de maturité dans sa croissance spirituelle. Il est nécessaire de prendre du temps pour entendre le cheminement personnel. Dès lors, il est utile de déjouer des malentendus que peuvent entraîner des mauvaises compréhensions du terme servir  surtout en situation de maladie. Servir dans la maladie, ce n’est pas se couper des réalités. A l’annonce de la maladie, on peut vivre un temps de déni au cours duquel on vaque encore à ses occupations comme si de rien n’était (maquillage, sport, voyages…) A l’inverse, au lieu d’être déconnecté de la maladie, un autre malentendu consiste à la transcender. La tradition stoïcienne entraîne encore aujourd’hui beaucoup d’adeptes. A leurs yeux, la douleur du corps, méprisable, ennoblit surtout lorsqu’on la domine : « abstienstoi et supporte », disait Epictète. C’est dans ce sens que le même Alfred de Musset estime que  « L’homme est un apprenti, la douleur est son maître ». Servir n’est pas un éloge à la 
  
maladie pas plus qu’il n’est une démonstration de force que le malade entreprend pour tenter d’exister surtout face à certains encouragements : « ça va aller, tiens bon ! Il y a pire ! » Servir en situation de maladie est une étape de maturité dans laquelle, en pleine lucidité la personne malade assume sa fragilité. On est alors loin d’une logique doloriste.  N’en déplaise à ceux qui pensent à la suite de Henri Lacordaire, « Il y a des choses qu'on ne voit comme il faut qu'avec des yeux qui ont pleuré. » Mais faut-il forcément souffrir pour arriver à cela ? Tout en continuant à se soigner et à lutter contre la maladie, on ne se retire pourtant pas de la vie de tous les jours, bien entendu proportionnellement à l’autonomie dont on dispose encore. Par exemple, on observe souvent des malades au service d’autres malades. Il se forme une solidarité naturelle entre les malades d’une même pathologie. Le partage de ressenti et de l’expérience vécue apporte à tous consolation et réconfort. Si les expériences divergent, le fait de ne pas se sentir seul dans sa souffrance occasionne une immense joie. L’appartenance à un groupe aide à supporter l’isolement. A lourdes, quand les malades se rassemblent, leur immense bonheur, c’est de se sentir aimés et d’être aussi un rayon de soleil pour les autres, en particulier les hospitaliers. Il y a un véritable cheminement souvent qui se fait même dans la proximité tant le soutien et la compréhension mutuel tissent des liens très forts. Avec l’ère de l’internet, les réseaux de malades explose. Pour ma part, des paroissiens ou des gens sont venus vers moi et on a parlé de nos souffrances respectives et depuis on échange chacun sur son cheminement.  Deuxièmement on observe que les malades provoquent souvent chez les bien portants non pas une commisération ni une pitié dissimulée (ah  le pauvre !), mais une charité véritable, chargée de tendresse et de délicatesse. Car la charité est un baume qui, en se répandant, adoucit et guérit. Quand j’ai commencé la réflexologie plantaire chez Maitena, j’ai été tout de suite touché par ce qu’elle m’a dit avec amour, reprenant à son compte l’idée lumineuse de Mère Térésa à l’endroit des malades : « Je masse le Christ ». Sans me connaître au préalable, elle voyait pourtant dans ma fragilité à l’image de la Sainte de Calcutta, la figure cachée de Jésus. Et elle entendait murmurer en elle-même cette parole miséricordieuse : « chaque fois que l’avez fait à l’un de ces petits, c’est à moi que vous l’avez fait. » (Mt XXV, 40).  Cela signifie que la personne malade peut être un lieu d’appel, un lieu de révélation de l’amour. C’est la raison pour laquelle l’hôpital n’est pas le site de la maladie mais des personnes en chemin. On y va en tout cas dans le but de ressortir mieux.  Racontant son itinéraire spirituel de prêtre médecin, sa proximité avec les plus fragiles, Bruno Cazin résume ainsi sa riche expérience : « Dieu m’a donné rendez-vous à l’hôpital ». A ses yeux, c’est dans 
 
l’autre, compter l’un pour l’autre. Mais ce n’est pas une démonstration de sa capacité à se rendre utile. La dignité humaine est irréductible à un outil efficace. La postmodernité, en exaltant la performance, pense le monde comme une entreprise géante où il n’y a place que la rentabilité. La volonté de puissance, la promotion du surhomme constituent entre autres le socle philosophique sur lequel repose ce courant consumériste. C’est à croire que le corps est devenue une industrie : son exaltation chez les athlètes, sa fascination chez les idoles de la mode jettent dans l’oubli le corps envahi par la maladie, le handicap ou la vieillesse. Dans une culture où la compétition et l’efficacité régissent les relations humaines, on comprend le sentiment d’être inutile dans lequel peut tomber la personne malade. Ce faisant, on a l’impression que l’existence de l’homme et même sa dignité dépendent de sa capacité à entrer dans la rentabilité marchande. Nietzsche a critiqué le christianisme d’avoir cultivé l’éloge de la faiblesse, transformant ainsi les incapacités notoires de ses fidèles en valeur suprême. Il appelle cela la morale des décadents.  Par exemple, comme je ne peux pas marcher ni être fort, alors je proclame qu’il est vertueux de rester sur place ou d’être humble ! Le monde de Nietzsche, c’est le monde des forts. C’est sans doute un monde rêvé ; c’est aussi le souhait de tout le monde, y compris les malades d’être plus fort, une fois guéri.  De toute façon selon Bruno Cazin, l’hypermédiatisation de certaines prouesses techniques parfois à la limite de la malhonnêteté, entraînant l’illusion de maîtriser toute douleur, alimente d’une part des exigences considérables à l’égard de la médecine. D’autre part, elle confère à la permanence de la souffrance et de la maladie un caractère insupportable si elles ne sont pas tout simplement vécues comme un scandale. C’est pourquoi, me semblet-il, la méconnaissance ou le refus de la finitude entraîne nécessairement une mauvaise compréhension de la réalité humaine. En résumé, occulter la vulnérabilité entretient l’illusion permanente de la toute puissance de l’homme. De même, il faut sortir de tout sentiment de culpabilité dans la mesure où l’appel à servir ne répond pas à un mécanisme de défense ou à un besoin thérapeutique. On ne sert pas en échange d’une guérison ni même pour montrer qu’on demeure utile à la société. Servir n’est pas une charge supplémentaire imposée ou suggérée à quiconque y compris au malade ; mais si on comprend servir comme un appel inhérent à la vocation de tout homme quel que soit son état de santé, cela change tout.  
                                                 3 Op cit., p. 73. 

On est d’accord pour la diaconie : servir, mais comment servir et que faire ? En posant le problème de cette manière n’attend-on pas des recettes toutes faites ? La manière de servir ? Préciser le contenu exact du service quitte à ce qu’il soit ajusté aux capacités physiques, morales et intellectuelles des personnes atteintes ? Ne faut-il pas sortir de ce schéma de compétition? En 1970 Nadine Tokar, l’une des organisatrices des premiers jeux olympiques spéciaux pour les personnes à handicap mental, se souvient d’une histoire de course émouvante : très vite un jeune homme se dégage et court en tête. Il n’est pas loin du but, il est en train de gagner, quand il se retourne, voit les autres derrière, rebrousse chemin et les prenant par la main, passe avec eux à la ligne d’arrivée. Il avait la vision d’un monde sans compétition.  Si on opposait la figure de Marthe à celle de Marie, entre celle qui s’agite et celle qui se repose aux pieds de Jésus, je proposerais d’opter pour la figure de Marie. Etre là tout simplement, être à l’écoute, vivre. Et si l’on voulait un visage contemporain de quelqu’un qui a servi dans la maladie, je proposerai la figure de Jean Paul II. Pour beaucoup, la souffrance sur le trône de Pierre est insupportable.  Et pourtant, le témoignage de Karol Woltiwla est parlant : être là dans son fauteuil de malade parmi les malades à Lourdes. Le message est simple et clair : la fragilité fait partie de la vie, par conséquent elle touche tout le monde, les grands comme les petits, les hommes comme les femmes. Etre tout simplement sans rien faire de particulier !  Pour la diaconie, l’important n’est pas dans le faire mais dans l’être. C’est de cette manière que Marthe Robin, clouée au lit par la maladie pendant cinquante ans, a servi par l’accueil, l’écoute et la prière de milliers de gens accourant vers elle. Il ne s’agit pas d’accomplir des activités, de s’agiter comme Marthe mais de suivre le chemin de croissance suggéré par son propre parcours, d’entrer dans la logique de fraternité de notre athlète de tout à l’heure. Il y a une vérité anthropologique qui s’impose ici : La dignité de l’homme ne réside pas dans sa capacité à faire quelque chose mais dans l’être. Une fois né, l’homme est digne d’aimer et d’être aimé. On ne cesse pas d’être homme parce qu’on perd ses facultés. Et c’est bien que certains nous le rappellent par le témoignage simple de leur vie. Bien souvent, les souffrances endurées ont été d’une abondante fécondité. D’un côté des malades qui rayonnent de joie et de paix et de l’autre, des malades, témoins de grandes souffrances, c’est cela notre humanité, une humanité vulnérable. En aucun cas, la maladie ne les a empêchés d’être ce qu’ils sont. Je pense à certains Saints qui ont quasiment été malades toute leur vie, Sainte Bernadette, Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, Padre Pio, la liste est longue. On admire bien le célèbre cantique de frère soleil chanté par Saint François d’Assise sur la colline de Saint

Damien, en revanche ce qu’on ignore souvent, c’est qu’il a été composé par un François, au soir de sa vie, malade, presque aveugle.  Certes, ce sont des cas exceptionnels ; la vie des Saints, ce n’est pas notre vie de tous les jours. Pour autant, si servir c’est avant tout aimer il appartient à tout le monde y compris à la personne malade. Servir, c’est aimer soi-même, aimer son corps qu’on découvre chaque jour diminué devant le miroir. Bien souvent les visiteurs ou l’entourage servent au malade cette triste réalité de miroir sans forcément s’en rendre compte par les paroles, sentiments et attitudes. C’est dans l’amour que le service prend tout son sens.  Un jour une dame vient me voir au presbytère, ayant appris que je viens du Burkina. De faite, elle parraine une petite fille dans un quartier de Ouaga et à ce titre elle prend en charge sa scolarité. Toute heureuse de le faire, elle vient vers moi pour avoir plus d’informations sur la vie à la Capitale burkinabè et la condition de la jeune fille en particulier. Ainsi elle est venue plusieurs fois échanger avec moi. Et puis un jour elle demande à me voir urgemment. Je pensais qu’on aborderait la même thématique. Ce jour-là, elle était venue pour autre chose : elle voulait préparer ses propres obsèques. J’étais choqué, je ne m’y attendais pas. En faite, elle développait une tumeur au cerveau et les dernières consultations chez le médecin ne donnaient pas une perspective heureuse. Alors, en toute lucidité, elle a pris les choses en main, elle avait choisi les textes et les chants. Son seul regret, c’est de ne pouvoir pas voir Aminata, sa filleule. Mais elle me dit avoir confié la charge à son fils de poursuivre le parrainage dans l’espoir qu’Aminata puisse continuer ses études et gagner un jour sa vie. Bien entendu j’étais très touché quelque temps plus tard de célébrer ses obsèques. Aimer et servir, c’est cela la diaconie. Ce témoignage achève de montrer que la maladie n’entame pas forcément la volonté de servir. Aimer et servir qui ? Le frère, mais qui est mon frère ? Qui est mon prochain ? demande le docteur de la Loi à Jésus, ce qui lui vaut le récit du bon Samaritain (Lc X, 29-37). Oui, qui est mon frère ? Il ne s’agit pas d’ignorer les relations de fratrie issue du sang, une relation tout à fait familiale et ordinaire. Mais on s’interroge sur ce qui est encore plus profond et qui relie tous les hommes quels que soient leur origine, leur condition, leur religion…Ici encore il convient de déjouer un piège : l’illusion du concept, par exemple la fraternité en général. Fedor Dostoïevski a pu dire : « Plus j’aime l’humanité en général, moins j’aime les gens en particulier ». On comprend que l’amour abstrait de l’humanité peut cacher un certain désamour. Sans être misanthrope, on dira : ne pas aimer l’humanité mais l’homme concret devant ma porte, ne pas aimer la fraternité mais le frère celui du vis-à-vis. Aucun 
 
projet sur l’humain ne peut se dispenser de la confrontation directe avec l’homme en chair et en os, lieu d’histoire, de combat et de projets.  La véritable diaconie  se reconnaît dans un visage, dans une caresse, dans une parole d’amour. Pour la personne malade, c’est clair, elle ne s’encombre pas de théorie. D’abord, elle est ce qu’elle est et elle sert qui elle voit et avec qui elle vit. Jean Vanier raconte comment Philippe et Raphaël, les deux premiers pensionnaires de l’Arche à Trosly, l’ont aidé à vivre sa propre vulnérabilité : « J’ai découvert qu’en fait nous avancions ensemble et que c’était eux qui m’aidaient à m’accomplir, eux qui, peu à peu, me révélaient mon humanité, eux qui m’entraînaient de plus en plus dans un monde d’amitié et de communion qui guérissait mon cœur et éveillait la vie.   Le tout est d’être sur le chemin de croissance en s’ouvrant à la vie. » Et il ajoute, en pensant au fait que ces deux hommes sont si fragiles, si faibles, et ayant si  souffert du rejet : « Oui, je savais faire des choses, je savais organiser, diriger, enseigner, je pouvais être efficace et je découvrais que ce n’est pas d’abord ce qu’ils attendaient de moi. Ils attentaient de moi l’essentiel : la présence, la relation, l’amour.4 » Tant de personnes ont appris auprès des personnes malades la patience, l’écoute, la tendresse, l’amour, la disponibilité. C’est pourquoi, pour la personne malade, le frère, c’est d’abord ceux avec qui il chemine au quotidien dans le rendez-vous mystérieux du donner et du recevoir. 
 
La maladie, chemin vers la croissance : je partirai de cette idée pour ne pas conclure mon propos ! Je propose de définir alors la maladie comme une épreuve qui transforme. Ce faisant, elle blesse pour rendre ou plus fragile ou plus fort. Dans ce sens, la maladie provoque toujours une crise mais elle ouvre à un espace fécond où la personne, en devenir, peut revisiter ses choix de vie. La maladie, sans être en elle-même une vocation, fait appel à la capacité de chacun à recevoir et à transformer le moment difficile de façon imprévisible et créative. Dans ce sens, elle est chemin de croissance dans la mesure où en tant qu’épreuve, elle nous rappelle notre finitude.  Nous sommes des êtres fragiles, nous en faisons chaque jour l’expérience. Nous tenons à peu de chose entre inspiration et expiration, diastole et systole, il suffit d’un presque rien et l’on passe de vie à trépas ; mais chaque jour le miracle se renouvelle ! Il y a de quoi être émerveillé ! Sur le chemin de la croissance, la maladie est perçue comme l’occasion de chute mais aussi de renaissance. « Je suis malade », en soi c’est une mauvaise nouvelle. Mais je peux la vivre sous le regard de l’Evangile c’est-à-dire en faire Bonne Nouvelle. 
                                       Jean Vanier, Une porte d’espérance, Editions de l’Atelier, 1993, p. 19. 
 
L’expérience de la maladie peut m’introduire sur le chemin de Pâques. Le malade au fond de son trou peut partager ses angoisses devant ses projets qui semblent briser à l’image des disciples d’Emmaüs « et nous qui espérions ». Sur ce chemin de croissance, il a donc un compagnon qui l’aide à revisiter sa vie mais surtout qui l’oriente vers la lumière du ressuscité, la vie véritable. Quand bien même celle-ci annonce la mort, comme dans le cas où le pronostic vital est engagé, la maladie n’appelle jamais à une fermeture mais à une ouverture vers l’horizon de la plénitude. J’ai découvert récemment la pensée de Michel Odoul qui me conforte dans cette idée5.  Le fondateur de l’Institut français de Shiatsu  estime que les douze premières années de la vie annoncent les douze épreuves que tout homme doit affronter. Pour ce faire, il réinterprète le fameux mythe des douze travaux d’Hercule comme paradigme prouvant la manière avec laquelle l’homme s’élève de l’animalité à l’humanité, mieux de l’horizontalité boueuse de la matière vers la verticalité lumineuse de la spiritualité. Cette croissance se fait non de manière cyclique mais en spirale, entraînant toujours dans les profondeurs de la vie. J’ai tendance à croire que ce petit Hercule que nous sommes loin de l’image hyperboréen de Nietzsche, renvoie à la symbolique de combativité. Tout vivant est appelé, pour rester vivant, à la lutte qui n’est autre qu’un cheminement vers la croissance.  Beaucoup de malades reconnaissent avoir grandi, avoir fait un chemin en profondeur, grâce à l’épreuve de la maladie ; d’autres, au contraire ont plutôt sombré et ont arrêté leur chrono de croissance s’ils ne se sont pas tout simplement détruits. Le plein ou le déficit de croissance vient de notre capacité d’aimer. Pour ma part finalement « je suis malade » est un refrain lugubre que je remplacerai volontiers par ceci : « je suis vivant ! », « je suis l’objet d’un miracle ! », chaque jour qui passe, je le vis ! Avec Ezéchias, roi de Juda, qui priait, malade, pour son rétablissement, on ne peut manquer de psalmaudier: « les morts ne louent pas le Seigneur ni ceux qui descendent aux enfers, le vivant, le vivant, lui te rend grâce comme moi aujourd’hui. » (Is XXXVIII,19). Avancer sur le chemin de croissance, n’est-ce pas précisément, reprendre à son compte le message prophétique : la vie et la vie en abondance ? C’est aussi la condition de possibilité de la diaconie. Elle est d’abord adressée à tout vivant même si cela n’est ni facile ni évident

 

Pour la pastorale de la santé 10 octobre 2017 Gilbert Wangraoua